A propos du document, quelques remarques et suggestions

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A propos du document, quelques remarques et suggestions

Message  Béatrice Collignon le Dim 9 Mar - 23:42

Je tiens avant tout à remercier le comité scientifique pour ce difficile travail de synthèse, et plus encore pour nous donner la possibilité de commenter ce texte d'étape.
 
1.
Je souhaite d'abord souligner à quel point le souci d'une construction transdisciplinaire est appréciable. Cette construction-ci est fondée sur une approche par les sciences de l'univers, et c'est à partir de celles-ci que se met en place, dans le document, la transdisciplinarité. Ce n'est pas un problème en soi, et l'on ne peut que se féliciter de la reconnaissance de l'intérêt des contributions de recherches en SHS pour une meilleure compréhension des phénomènes que le présent document identifie comme cruciaux.
Il convient cependant de le noter, car selon l'angle d'approche la transdisciplinarité construite ne sera pas la même. Une construction fondée sur une approche par les SHS aurait donné un document assez différent, avec fort heureusement des points de rencontre. En particulier, la place accordée aux changements climatiques n'aurait pas été aussi centrale, et la notion même de changement aurait sans aucun doute été abordée différemment car la plupart des sociétés arctiques ne pensent pas les permanences et les transformations du monde dans lequel elles s'inscrivent dans les mêmes termes que les scientifiques.
Autrement dit, transdisciplinarité ne signifie pas, ne peut signifier, exhaustivité. Aussi, autant le choix délibéré de la transdisciplinarité marque une avancée pour la recherche arctique dont on ne peut que se réjouir, autant on aurait quelques raisons de s'inquiéter si ce texte prétendait dresser le tableau complet des enjeux de la recherche arctique française contemporaine et pour les 10 à 20 prochaines années. Bien des aspects relatifs aux sociétés arctiques, qu'il s'agisse de questions sociales, culturelles, linguistiques, démographiques ou géographiques, ne peuvent être appréhendés depuis une interrogation – légitime par ailleurs – sur les changements climatiques.
Il me semble donc que le document final devrait présenter en introduction l'angle d'approche choisit et ses conséquences sur la prospective présentée.
Plus fondamentalement, les changements climatiques devraient être clairement replacés dans une perspective plus large de transformations multiples des environnements (physiques et humains) arctiques, qui sont en outre marqués par une forte labilité.
 
2.
Le document de synthèse proposé est bien construit et d'une lecture aisée dans l'ensemble, mais il donne à quelques endroits l'impression de résulter d'opérations de copié-collé de descriptifs de projets un peu rapides. Selon les cas, on s'interroge sur un objectif de recherche qui semble limité à un cas (l'agriculture au Sud du Groenland en p. 20 => c) du chap. 3) ou bien il est très difficile de comprendre de quoi il retourne (l'essentiel du § en haut de la p. 40, chap. 9 : "En Alaska…"). Ici où là, on tombe sur des morceaux de phrases qui semblent complètement hors-contexte – on m'excusera de ne pas en proposer une liste. Par ailleurs, le 1er § de la p. 57 est répété au bas de la p. 58 (avant-dernier §), et l'ensemble du début du chapitre 13 semble une description d'un projet en cours, ce qui conduit à s'interroger sur le statut du texte : s'agit-il d'un état des lieux des recherches en cours – mais alors il en manque beaucoup – ou d'un texte de prospective qui doit nécessairement se placer en amont des projets. L'essentiel du chapitre 13 ressemble, en l'état, plus à une ébauche qu'à un texte fini, énumérant un ensemble de thématiques mais sans les approfondir, contrairement à ce qui est proposé dans les autres chapitres.
Compte tenu de l'ampleur de la tâche que le Comité a dû accomplir ces imperfections sont bien compréhensibles et si je les signale c'est dans le but d'aider les relecteurs pour la mise en place du texte final.
En revanche, la sélection de certains projets plutôt que d'autres, parmi l'ensemble de ce qui avait été mis sur le forum au printemps dernier et présenté lors des journées de juin, ne manque pas de soulever quelques interrogations. Peut-être manque-t-il simplement, ici où là, de petits mots tels que "par exemple", "ainsi", "notamment", etc. qui indiqueraient aux lecteurs comment la mention de tel ou tel projet précis doit être comprise.
 
3.
A plusieurs reprises, et à juste titre, le texte mentionne les sociétés autochtones de l'Arctique, ainsi que, moins souvent, les autres habitants de l'Arctique, plus récemment installés dans les hautes latitudes de la zone boréale. Mais la façon dont ces sociétés sont envisagées n'est pas très claire, voire pose problème. En effet, leur diversité est sous-estimée dans le texte alors qu'elle est importante et n'est pas soluble dans la rencontre avec les sociétés allochtones dominantes (elles-mêmes marquées par de grandes différences, entre Amérique du Nord, Europe et Russie). Les systèmes de connaissance et de représentation sont différents, les ressources disponibles et les ressources exploitées le sont aussi, les relations avec les Etats dont ces sociétés dépendent le sont aussi.
 
Peut-être est-ce à cette sous-estimation des différences qu'il faut imputer certains silences et certaines généralisations étonnants. Je pense en particulier ici à la place accordée à la faune dans le document. Mis à part les lemmings, rennes et caribous semblent habiter seuls l'ensemble de la zone arctique, et/ou être les seuls animaux dignes d'intérêt pour les chercheurs.
Or, en ce qui concerne les mammifères terrestres, les bœufs musqués, dans l'ensemble de l'Arctique canadien tout du moins, occupent une place très importante dans l'alimentation des Inuit, mais aussi dans leurs préoccupations en raison d'observations anciennes indiquant que bœufs musqués et caribous ne partagent habituellement pas les mêmes territoires et que chacune des deux espèces aurait tendance à repousser l'autre ailleurs. Les loups mais aussi les renards sont aussi considérés comme des acteurs importants de ce que les Inuit considèrent comme une occupation cyclique (sur plusieurs décennies) de certains territoires par les caribous.
En outre, si la chasse au phoque a fortement décliné suite à l'effondrement du prix des fourrures en lien avec les campagnes de boycott ayant conduit à l'interdiction d'importations de peaux de phoque en Union Européenne, elle reste très importante localement dans l'ensemble de l'Arctique inuit, de la côte Nord de l'Alaska au Groenland.
Les eaux arctiques sont aussi fréquentées – de plus en plus semble-t-il, au moins dans l'archipel arctique canadien – par différents types de baleines, dont l'importance symbolique mais aussi alimentaire est très forte. Sans parler bien entendu des ours polaires – mais il ne faudrait pas non plus oublier les autres ours : ours noir et ours grizzly en particulier, d'autant que les Inuit observent depuis une dizaine d'années l'installation progressive de ces derniers en zone arctique, s'accompagnant de "métissages" avec des ours polaires.
L'absence de toute mention d'un crustacé aussi important économiquement que la crevette du Groenland m'étonne également, mais plus encore celle des ombles arctiques, tant ils semblent au cœur de certains des phénomènes que ce document mentionne, en particulier à propos du continuum terre-mer d'une part, de la transformation des réseaux hydrographiques terrestres d'autre part. Il semble impossible d'étudier ces questions sans s'intéresser aux effets de ces dynamiques sur les ombles arctiques, d'autant que les connaissances locales – fondées sur une somme d'observations fines et sur le long terme – sont de très précieuses sources pour des études transdisciplinaires croisant des approches morphologiques, hydrologiques, biologiques et culturelles.
 
Par ailleurs, comme souvent lorsqu'il s'agit de sociétés autochtones, la façon dont l'apport d'une recherche scientifique est envisagé n'est pas claire. A plusieurs reprises dans le document il est ainsi question de trouver les moyens de "préserver" ces sociétés des impacts potentiellement négatifs du développement économique, ou urbain, ou de l'exploitation minière. Comme s'il s'agissait de trouver le moyen de les mettre à l'abri, de les protéger. Or, d'une part ces sociétés sont depuis longtemps affectées par cette "modernité" allochtone, d'autre part ce qu'elles revendiquent plus que tout c'est le droit de décider pour elles-mêmes les termes et conditions dans lesquels elles entendent dialoguer avec une modernité qui, dans la plupart des cas (mais là encore, il y a des différences selon les régions de l'Arctique), n'est pas rejetée en bloc – loin de là.
A ce titre, la mention qui est faite, au chapitre 13, de l'importance qu'il y a à mener des études sur les villes arctiques et les formes d'urbanités spécifiques aux zones arctiques, est très bienvenue et fort pertinente.
 
4. Pour finir, mais peut-être aurait-il fallu commencer par-là, je souhaite insister sur la question de l'éthique dans les recherches arctiques. Comme le demandent instamment les autochtones les plus organisés sur la scène politique, la question ne concerne pas seulement les recherches en SHS conduite avec des populations locales et à propos d'elles-mêmes. L'exigence éthique concerne toutes les recherches, et il revient à chaque équipe de cerner, pour son projet, les contours de cette exigence. Les instances de la recherche publique française commencent tout juste à prendre la mesure de cette exigence, tandis qu'en Amérique du Nord notamment, soit sur une bonne partie du terrain concerné par ce document de prospective, la réflexion est beaucoup plus avancée. Peut-être faudrait-il programmer un "chantier éthique" (sous forme d'école thématique ?) à l'intérieur du Chantier arctique. Car en tout état de cause les chercheurs seront confrontés à cette question, ils auront des comptes à rendre à ce sujet, aux sociétés locales mais aussi à leurs confrères. C'est déjà le cas en Alaska et au Canada, ce n'est qu'une question de temps pour les autres régions arctiques. Le chantier arctique pourrait être aussi une occasion d'avancer sur ce front.

Béatrice Collignon

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